A. Un retour à la vie "normale"

Les survivants des camps ne sont pas immédiatement rapatriés dans leur pays, dès leur libération.

Certains passent même encore plusieurs semaines au camp, vivant dans de terribles conditions. Contrairement, à ce qu’on pourrait penser, l’horreur ne s’est pas arrêtée tout de suite et les « libérateurs » ont eu du mal à s’organiser pour aider, soigner et rapatrier tous ces milliers de gens. Dans certains camps (Buchenwald, Auschwitz) les autorités américaines ont même autorisé leur ouverture au public et notamment aux journalistes alors que des déportés y mouraient encore.

Après cette période toujours austère, beaucoup de déportés proches de la mort sont envoyés dans des hôpitaux à proximité afin de pouvoir se rétablir.  Ce n'est qu'à ce moment-là qu'ils peuvent envisager d'entreprendre un retour au pays.

En France, l’Hotêl Lutécia, à Paris, sera réquisitionné  pour accueillir ces « revenants » ainsi que pour informer les personnes cherchant à retrouver un proche. 

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Cependant, la réhabilitation n'est pas chose facile. 

Tout d’abord le contraste des mentalités entre les déportés ayant vécu l’horreur de l’univers concentrationnaire et les populations restées dans l’ignorance est bien trop fort. Les gens ne comprennent pas, n’imaginent pas.

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Affiche de Raymond Gid, 1945, 120 x 77

Sam Braun décrit "une indifférence, un silence, un gène" face à la découverte du crime commis par les Nazis. De même, Charlotte Delbo, dans Vous voudriez savoir... décrit cet écart, ce contraste, cette incompréhension.

"Vous voudriez savoir

Poser des questions

Et vous ne savez quelles questions
Et vous ne savez comment poser les questions

Alors vous demandez

Des choses simples

La faim

La peur

La mort

Et nous ne savons comment répondre

Nous ne savons pas répondre avec vos mots à vous

Et nos mots à nous

Vous ne les comprenez pas

Alors vous demandez des choses plus simples

Dites-nous par exemple

Comment se passait une journée

C’est si long une journée

Que vous n’auriez pas la patience

Et quand nous répondons

Vous ne savez pas comment passait une journée

Et vous croyez que nous ne savons pas répondre"

Vous voudriez savoir, Charlotte Delbo

Il faudra attendre l’apparition des films et de supports plus visuels pour que l’horreur des camps nazis soit intégrée dans les esprits de chacun.

L'horreur dans leurs mémoire ancrée en eux les empêche de reprendre une "vie normale". Beaucoup de déportés revenus décrivent des cauchemars incessants. Jeorge Sumprun, dans ses nuits agitées, entend encore les voix des SS criant d'éteindre les fours crématoires (Lire l'écriture ou la vie.). Cela montre que ces cauchemars et tourments sont propres à beaucoup de déportés.

Aussi Charlotte Delbo exprime-t-elle dans son poème Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivant un sentiment d'injustice à l'égard de ceux qui n'ont pas connu l'horreur des camps de concentration, mêlé de culpabilité d'y avoir survécu. Le titre en lui-même du poème expose son idée principale : elle ressent un besoin de pardonner aux vivants de vivre.

De plus, Aragon, dans la Chanson pour oublier Dachau, écrit :

"Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

Il n'y aura pas à courir pieds nus dans la neige

Il ne faudra pas se tenir les poings sur les hanches jusqu'au matin

Ni marquer le pas le genou plié devant un gymnasiarque dément

Les femmes de quatre-vingt-trois ans les cardiaques ceux qui justement

Ont la fièvre ou des douleurs articulaires

Ou je ne sais pas moi les tuberculeux

N'écouteront pas les pas dans l'ombre qui s'approchent

Regardant leurs doigts qui déjà partent en fumée

Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

[...]

Quand tes yeux sont fermés quelles sont les images

Qui repassent au fond de leur obscur écrin

[...]

Quand tes yeux sont fermés revois-tu revoit-on

Mourir aurait été si doux à l'instant même

Dans l'épouvante où l'équilibre est stratagème

[...]

Et l'abîme

Où c'est trop d'une fois pour l'homme être tombé

Il y a dans ce monde nouveau tant de gens

Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur

Il y a dans ce monde ancien tant et tant de gens

Pour qui toute douceur désormais est étrange

Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens

Que leurs propres enfants ne pourront pas comprendre

Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs"

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